TECHNIQUE
ET PASSION
Logiciel
et laïcité
Il
arrive que certains reprochent à la communauté
du logiciel libre des formes de religiosité, allant
jusqu'à la qualifier de secte. Cette communauté
dérange. Active, soudée, composée de
programmeurs et d'utilisateurs disséminés
sur toute la planète, elle s'est constituée
pour l'essentiel en réaction à la situation
de quasi monopole qui prévaut dans le domaine de
l'informatique grand public. Rien que de bien légitime
quand on sait les pratiques commerciales d'un grand éditeur
de logiciels américain bien connu, et les bénéfices
réalisés dans ce secteur économique
qui relèvent de la rente plutôt que de la juste
rémunération.
Les
analyses des partisans du logiciel libre pâtiraient
de leur engagement. Mais, l'idéologie n'est-elle
pas souvent dans "le discours de l'autre" ?
La communauté du libre est militante. L'air du temps
aurait-il transformé une vertu en son contraire ?
On peut parfois déceler des formes d'intégrisme.
C'est vrai, mais il ne faudrait pas qu'elles fassent oublier
celles bien réelles des adeptes de l'informatique
propriétaire qui, un brin suffisants, affirment péremptoirement
que la dite informatique propriétaire est quasiment
un "fait de nature" immuable, incontournable,
incontestable, et donc que l'on ne saurait contester. Les
principes du logiciel libre sont généreux,
mais ils ne résisteront pas aux marchands qui les
pervertiront. Certes, le danger existe, mais il y a là
une vigilance à exercer, en s'appuyant sur ces antidotes
intrinsèques que sont la publication du code source
et l'obligation de faire profiter les autres des améliorations
que l'on apporte soi-même.
Cela étant, les vifs débats qui opposent
tenants et adversaires du logiciel libre ne doivent pas
surprendre. Il en est ainsi à chaque fois qu'une
technique émerge. En son temps, le grand savant
Ampère a pourfendu la machine à vapeur. Au
début du siècle dernier, un lobby du courant
continu expliquait doctement, force arguments scientifiques
à l'appui, que le courant alternatif n'avait aucun
avenir (quand on pense que l'on est même passé
du 110 au 220 volts !). L'informatique pédagogique
regorge quant à elle d'affrontements " titanesques
" : le Basic déstructuré du début
des années quatre-vingt aurait été
un meilleur langage que le LSE (Langage symbolique d'enseignement)
conçu spécialement pour l'éducation
; des adeptes du Mac ne parlent toujours pas à ceux
du PC, et réciproquement ; il a fallu batailler ferme
pour créer les conditions de la mise en réseau
des ordinateurs des établissements scolaires, tant
certains ne juraient que par le poste autonome - pardi,
ils ne connaissaient que lui ! - ; et sans parler d'Internet
dont, malgré les acquis de la télématique
pédagogique, on ne voyait vraiment pas ce que l'on
pouvait bien en faire...
S'il en va ainsi, c'est qu'une nouvelle technique remet
toujours en cause des équilibres et des identités
individuelles et collectives, modifie des rapports de pouvoir,
rend caducs des savoir-faire, des compétences et
des qualifications. Chacun doit évoluer, s'adapter,
se former. Mais il n'est pas toujours facile de le faire
trop souvent, les changements s'opèrent dans la douleur
et une violence sociale plus ou moins prononcée,
sans que la société ménage une transition
à visage humain. Il suffit, pour s'en convaincre,
de se remémorer les conditions impitoyables dans
lesquelles s'est faite l'industrialisation. Malgré
les dénégations de "l'Homme", qui
manifeste fréquemment une tendance à surestimer
sa capacité à influer sur les événements,
le fameux "ce n'est pas la technique qui compte mais
ce que l'on choisit d'en faire", cette dernière
finit toujours par s'imposer : les technologies de l'information
et de la communication continueront de travailler la société
en profondeur, comme l'ont fait en leur temps la machine
à vapeur et le moteur électrique. Les controverses
autour des technologies ont donc le caractère d'une
nécessité humaine et sociale forte. Mais,
ils n'ont qu'à gagner à être marqués
du sceau de la laïcité et de ses valeurs, de
la liberté, du pluralisme, de l'ouverture d'esprit,
de la conviction alliée à la tolérance...
La communauté du libre a ses préférences
et son autonomie. Mais elle comprend des enseignants. Quid
alors de la dialectique, voire de l'antinomie communauté
/ institution publique d'éducation ?
Les débats évoqués ci- dessus peuvent
ne pas intéresser. Il n'en demeure pas moins que
les logiciels libres constituent une solution alternative
pour les établissements scolaires. C'est ce qu'indique
l'accord cadre signé par le ministère de l'Education
nationale et l'Aful (Association francophone des utilisateurs
de Linux et des logiciels libres) en octobre 1998, au nom
d'une perspective de pluralisme technologique. En janvier
2001, le ministre de la Fonction publique déclare
: "Enfin, pourquoi ne pas le dire, le développement
coopératif, qui est le propre des logiciels libres,
la transparence et la mutualisation, qui sont à la
base de leur création, sont des valeurs que nous
partageons". Si les logiciels libres rencontrent chez
les enseignants un écho qui va au-delà de
leur diffusion et utilisation réelles, c'est parce
qu'ils participent de préoccupations majeures du
système éducatif, constitutives des missions
et de la culture des personnels, tels le libre accès
à la connaissance et sa diffusion à tous,
la non marchandisation de l'enseignement ou l'attachement
au service public d'éducation "à la française".
Des valeurs partagées, des choix et des initiatives
pour les promouvoir ne sont pas l'apanage de communautés
non institutionnelles. On retrouve des problématiques
identiques au niveau de l'Etat et de ses structures, de
communautés professionnelles. Il n'existe donc pas
de contradiction insurmontable de principe qui s'opposerait
à l'action spécifique des uns et des autres
pour des objectifs communs autour des logiciels libres.
Jean-Pierre
ARCHAMBAULT.
Chargé de mission Veille technologique au CNDP.