DOCUMENTATION
L'informatisation des Centres de Documentation et de l'Information
des collèges et des lycées : histoire, enjeux
et perspectives.
Les
données recueillies à l'issue d'une enquête
sur les enseignants et les médias menée auprès
de 1000 personnes et parue dans le Café pédagogique
n°17 (1),
sembleraient "montrer que l'évolution des médias
disqualifie progressivement le CDI". Les auteurs estiment
que "cette information ... invite à considérer
que si les CDI sont à l'écart du développement
de l'audiovisuel et d'Internet dans l'établissement,
ils vont voir progressivement leur rôle régresser".
L'usage des médias par les enseignants à leur
domicile pourrait progressivement conduire "si cette pratique
n'est pas relayée par une autre pratique dans l'établissement",
à "une désaffection du CDI de (leur) part
qui pourrait fort bien être transmise aux élèves".
Si
le panel retenu pour cette enquête - exclusivement les
lecteurs d'une publication en ligne, donc rompus à
l'usage des TIC - doit nous amener à relativiser ces
conclusions, il n'en demeure pas moins que l'environnement
professionnel des documentalistes des collèges et lycées
s'est transformé en profondeur au cours des quinze
dernières années avec une accélération
sur la fin de la dernière décennie avec la connexion
des établissements à internet. Pour prendre
la mesure de cette transformation et comprendre en quoi elle
interroge l'avenir des CDI, cet article se propose de brosser,
dans un premier temps, un rapide historique de leur informatisation
pour ensuite en dégager les enjeux en termes d'exploitation
pédagogique.
- Fin des années 80, les tous
premiers pas : une informatisation tournée vers
la gestion
L'informatique documentaire dont les débuts remontent
aux années 60, fait son entrée dans les
Centres de Documentation et d'Information (CDI) des collèges
et lycées à la fin des années 80
; dans un premier temps essentiellement utilisés
pour une informatique de gestion, les systèmes
de gestion de bases de données (SGBD), permettent
le remplacement des catalogues papier par des fichiers
informatisés ; la plus-value apportée
par l'outil informatique se mesure alors quasi exclusivement
en termes d'optimisation du traitement du fonds documentaire
par le gestionnaire du centre : toutes les étapes
de la chaîne documentaire, de la commande des documents
à leur communication aux utilisateurs en passant
par le catalogage passent peu à peu du traitement
manuel au traitement informatisé ; l'outil informatique
fournit parallèlement l'occasion d'un travail de
fond sur les collections du CDI qui seront le plus souvent
complétées et renouvelées, en fonction,
bien-sûr, des moyens dont dispose le centre ; le
premier effet visible de l'informatisation pour l'usager,
élève ou professeur, n'est donc pas tant
dans la recherche documentaire informatisée - à
laquelle il n'a que rarement un accès direct à
cette époque - que, paradoxalement, dans un accès
direct aux documents facilité dans un environnement
plus attrayant.
Les pionniers de l'informatique documentaire dans l'enseignement,
se lancent dans l'aventure le plus souvent à l'issue
d'une brève formation à l'utilisation d'un
des deux logiciels documentaires équipant majoritairement
les CDI : Mémolog (devenu BCDI) du CRDP de Poitiers
et Superdoc de la société Aidel. La culture
de travail en réseau étant encore peu développée
et peu favorisée par un équipement monoposte
isolé, l'informatisation est tout d'abord perçue
comme un processus chronophage dont les bénéfices
ne deviendront évidents qu'après des mois,
voire des années d'investissement ; il faut également
rappeler que l'outil informatique est alors encore moins
bien implanté dans l'établissement scolaire
qu'il ne l'est aujourd'hui (en dehors des enseignements
professionnels et techniques) et que le CDI a très
souvent été l'un des premiers pôles
informatiques au contact de l'enseignement général
; l'absence d'une culture informatique partagée
ne permet pas toujours au documentaliste de faire percevoir
les enjeux du travail engagé ; l'informatisation
n'est bien souvent perçue que comme une occasion
de dégradation de la qualité d'accueil du
CDI.
Pour toutes ces raisons - faible formation, équipement
monoposte, conditions de travail difficiles... - la première
phase de l'informatisation des CDI se fait dans une logique
qui est plus patrimoniale qu'orientée vers l'utilisateur
; c'est-à-dire que le système est d'abord
conçu pour permettre une identification et une
communication de qualité du fonds documentaire
mais est encore peu pensé en termes de recherche
autonome par les usagers du centre ; c'est pourtant sur
ce dernier aspect que les apports de l'informatique documentaire
sont les plus riches, même si ceux liés à
la gestion sont indéniables.
- En marche vers les réseaux
: un système qui évolue pour une meilleure
prise en compte de l'usager.
Les documentalistes, professeurs titulaires d'un CAPES
(2)
depuis 1989, qui ont au coeur de leur mission la formation
à la recherche documentaire et le développement
de l'autonomie de l'élève se préoccupent
de faire évoluer leur équipement afin de
fournir au moins un poste en accès libre aux usagers
du CDI. Au début des années 90, naissent
les premiers embryons de réseaux internes au CDI
: un ou deux monopostes sont d'abord périodiquement
reliés au poste du gestionnaire pour récupérer
la base de données, puis les postes sont réliés
entre eux de façon stable en réseau poste à
poste.
Si la constitution de ces réseaux internes aux
CDI marque un progrès réel dans l'exploitation
de l'informatique documentaire dans les établissements,
elle ne suffit cependant pas, loin s'en faut, à
la généralisation de nouvelles pratiques
informationnelles par les élèves et les
enseignants ; l'architecture informatique doit évoluer
pour favoriser le développement d'une véritable
culture de l'information et de la documentation.
La mise en place des réseaux pédagogiques
d'établissements et l'intégration des CDI
dans ces réseaux marquent une avancée significative
en ce sens ; En rendant possible la consultation de
sa base de données bibliographiques en tout point
et en dehors même de ses heures d'ouverture, le
CDI améliore sa visibilité et s'ouvre sur
son environnement pédagogique ; Cette nouvelle
configuration a également mis en évidence
la pertinence d'un recensement, dans la même base
de références, de la documentation conservée
dans les différents cabinets disciplinaires, favorisant
ainsi une meilleure mutualisation et optimisation de ces
ressources.
Cette ouverture des logiciels
documentaires, d'abord conçus dans un environnement
DOS, à des usagers non experts de l'informatique
documentaire a fait émerger deux questions essentielles
:
- Celle de
l'ergonomie des interfaces d'interrogation : l'environnement
Windows, puis plus récemment la navigation
hypertexte et hypermédia, intégrés
par les concepteurs de SGBD favoriseront l'amélioration
de ces interfaces ;
- Celle des clés d'accès
aux documents : en plus des accès classiques
du catalogue papier : Titre, Auteur, Mot-Clé,
le logiciel documentaire multiplie les potentialités
d'interrogation de la Base de données - et
donc d'accès au fonds documentaire - en permettant,
notamment, la formulation de requêtes complexes
grâce au recours aux opérateurs booléens
: ET, OU, SAUF. Chaque nouvelle version des logiciels
visent une prise en compte toujours plus grande de
l'évolution des besoins des usagers en matière
de recherche documentaire tels la recherche plein
texte et la recherche en langage naturel. Des outils
linguistiques intégrés (thésaurus,
langages d'interrogation) tentent de résoudre
les obstacles liés, entre autre, à la
polysémie, la synonymie et l'homonymie, aspects
particulièrement importants quand il s'agit
de recherche documentaire menée par des enfants
et des adolescents pour lesquels une mauvaise maîtrise
de la langue (vocabulaire pauvre, difficultés
orthographiques) constitue le premier obstacle à
l'accès à l'information.
- Milieu des années 90
: la connexion à internet.
Dans ce mouvement vers l'extérieur qui s'opère
en spirale, la connexion à Internet, qui intervient
dans le milieu des années 90 (dès 1995 pour
le département de Haute-Savoie), s'inscrit dans
une continuité, en cohérence aves les objectifs
du CDI d'ouverture de l'établissement sur son environnement
culturel, économique et social, la notion d'environnement
étant étendue ici à la planète.
Le CDI est de moins en moins le lieu où l'on
trouve tout que celui d'où l'on peut tout trouver.
Internet : une bibliothèque virtuelle ?
Après une période d'euphorie dominée
par l'illusion d'un usage quasi instinctif, transparent,
des outils et des ressources de l'Internet, sont très
vite apparues les difficultés d'organisation et
donc de repérage de celles-ci. Pour le plus
grand bénéfice des uns et des autres, les
mondes de la bibliothéconomie et de l'internet
ont cessé de s'ignorer, les bibliothèques
et centres de documentation ayant bien compris l'intérêt
du réseau pour la publication de leurs catalogues,
l'échanges de documents et l'enrichissement de
leurs collections, les professionnels de l'internet, celui
du recours à des techniques normalisées
de classement et d'identification de la documentation
: moteurs de recherche, catalogues, Dublin Core, métadonnées,
XML (eXtended Markup Langage) font désormais partie
d'un vocabulaire commun (3).
- Un recentrage des pratiques
professionnelles sur l'accompagnement et la formation
du citoyen.
La nouveauté majeure - parfois source d'inquiétude
pour le monde enseignant - est l'introduction à
l'école d'une documentation non préalablement
validée. Le nombre de pages disponibles sur
la toile se compte aujourd'hui par milliards ; dans les
premiers temps réservé à l'armée
et au monde de la recherche, Internet est aujourd'hui
un espace de publication pour les acteurs du monde économique,
politique, associatif ainsi que pour des individus isolés
; par conséquent, au nom de la liberté d'expression,
tout peut y être publié, le meilleur comme
le pire ; les dispositifs les plus performants de filtrage
ne permettront pas de faire l'économie d'une formation
de chaque individu à un usage citoyen, c'est-à-dire
raisonné, critique, des ressources issues de l'internet.
Conclure à la disparition à plus ou moins
long terme des bibliothèques et centres de documentation
n'est donc en rien fondé ; dans le paysage
toujours plus varié des vecteurs de la Culture,
internet est un élément nouveau qui a nécessairement
un impact sur les plus anciens mais ne s'y substitue pas.
Les politiques d'acquisition, de diffusion, d'accueil
du public sont certes profondément modifiées
et renouvelées par l'arrivée d'internet
mais ce de façon positive ; on assiste à un recentrage
des pratiques des professionnels de l'information sur
l'analyse des besoins et la formation des usagers afin
que chacun acquiert les repères pour se déplacer
dans un environnement dont la richesse n'a d'égal
que la complexité. Les professeurs documentalistes
le savent bien qui accueillent chaque jour des élèves
plus "info zappeurs" qu' "info lettrés" (4).
Les nouveaux dispositifs interdisciplinaires : itinéraires
de découverte, travaux personnels encadrés
(TPE), projet pluridisciplinaire à caractère
professionnel (PPCP), enseignement juridique et social
(ECJS) qui engagent les élèves dans des
démarches de projet adossées à des
recherches documentaires, drainent vers les CDI des groupes
d'élèves toujours plus nombreux ; ceux-ci
ne sont pas long à comprendre, après le
premier réflexe du "tout internet", l'intérêt
d'un lieu où se côtoient des supports et
des sources d'information variés. Ils le comprennent
d'autant mieux qu'ils peuvent bénéficier,
dans ce contexte, de la médiation de l'enseignant,
documentaliste ou/et professeur de discipline.
Le CDI est enfin ce lieu qui contribue très
fortement à la formation du citoyen : en apprenant
à confronter les informations entre elles, ses
points de vue à ceux de ses camarades dans la perspective
d'une réalisation commune, l'élève
passe de la "simple" prise d'informations à la
construction de connaissances, un processus qu'il
devra suffisamment maîtriser à l'issue de
sa scolarité pour pouvoir le réinvestir
tout au long de la vie, faute de quoi il ne saurait exercer
pleinement sa citoyenneté et être à
l'abri des propagandistes qui ont su de tout temps mettre
les médias au service de leurs projets idéologiques...
Conclusion et perspectives.
Ce panorama rapide de l'informatique documentaire en milieu
scolaire est schématique et ne rend certainement pas suffisamment
compte des réalités encore très diverses du terrain ; les
difficultés parfois nombreuses en termes de formation, d'équipement
et de ressources humaines peuvent expliquer le retard pris
par certains CDI. Néanmoins, le développement des pratiques
de travail en réseau devrait permettre de combler en partie
les écarts entre les centres déjà engagés sur la voie des
intranet et ceux qui n'en sont qu'à leurs premiers pas dans
l'informatisation de leur fonds...
(1) Analyse de l'enquête Les enseignants
et les médias. Le Café pédagogique : toute l'actualité pédagogique
sur Internet, n°17. [En ligne]. URL : http://www.cafepedagogique.net/enquetemedias.htm
(2) CAPES : certificat d'aptitude au
professorat de l'enseignement secondaire.
(3) Pour plus d'informations sur ces
normes, consulter, entre autre, la rubrique "culture professionnelles
du site Savoirs CDI : http://savoirscdi.cndp.fr/culturepro/
(4) "Pour un élève info-zappeur ou
info-lettré ?". Nom du 5ème congrès de la FADBEN. Fédération
des enseignants documentalistes de l'Education nationale.
Catherine
Soltani-Novel.
Professeure documentaliste, cellule Tice. Inspection Académique
de Haute-Savoie.